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Mes mains peuvent-elles m'aider à mieux voir ?

Henri Bergson disait juste : " La visée de l’art est l’extension du champ de la perception".  Mais, Roland Barthes a ajouté depuis : " Nous voguons sans cesse entre l’objet et sa démystification, impuissants à rendre sa totalité : car si nous pénétrons l’objet, nous le libérons mais nous le détruisons; et si nous lui laissons son poids, nous le respectons, mais nous le restituons encore mystifié". 
 
L’artiste cherche le réel. Sujet, il veut s’approcher au plus près de l’objet; se tenir sur le seuil de sa totalité intrinsèque. Non pas le saisir. Barthes le dit bien, nous sommes " impuissants à rendre sa totalité ". Les théories des sciences physiques le démontrent aussi parfaitement, la structure d'un même objet n’est pas identique selon l’échelle de l'observation et les outils utilisés. Pourtant, traquer le réel; malgré la beauté, celle-ci ayant son propre chemin. Le Christ ne nous rappelle-t-il pas que la beauté est même dans le cadavre pourrissant d’un chien. Traquer le réel plus loin que plaire car c’est alors la stérilité assurée. Traquer le réel comme une chasse au singulier. Même si personne n’y entend rien. Même si la lecture qui est faite de l’œuvre ne dit pas cet effleurement de la réalité que l’artiste a fouillé. Même si le discours ne s’applique qu’à relever la capacité technique de l’artiste à manier judicieusement sa materia prima. L’artiste est solitaire à l’heure de son geste affûteur du réel. Il tient comme un secret calice les rares fois où le piège a fonctionné et s’est refermé sur ce qu’il croit être une vérité.

1999, j'entame un travail sériel, à l'huile sur toile, sur le thème du Christ en croix. Cette image fondatrice, parmi d'autres, de notre société me trouble et la peinture, par réflexe, circonscrit mon champ de questionnement. Parallèlement, et au rythme des saisons, je traverse d'autres séries dont le modèle est à chaque fois issu de la réalité visible telle que nous la partageons tous; par exemple, les outils du peintre dans l'atelier.

Ainsi, en 2005, j'aborde une nouvelle série : la place du bourg du Poinçonnet depuis la fenêtre du lieu où je travaille, au 1er étage d'une ancienne école, face au trio mairie-église-école. Je ne sais pas, comme à l'accoutumée, où cela m'entraînera; il faut peindre. Tandis que je multiplie les toiles, il m'apparaît que l'intérêt entier de la composition se porte sur l'axe vertical représenté par l'église et surtout sur la porte de l'édifice, finalement au centre de la toile. Dès lors, mon travail s'oriente et par là même oriente ma réflexion sur le sens, d'une part, de l'achitecture-église et, d'autre part, de la porte en tant qu'elle est seuil entre deux mondes, intérieur/extérieur. L'église, devant mes yeux à l'affût, redevient femme, maman car enceinte voire, ventre car comme une grotte externe. La porte, quant à elle, devient mandorle et figure en une tache jetée, par hasard ou intuitivement, la vierge à l'enfant. Mais, contre toute attente, la forêt non loin végétalise peu à peu l'église, bien commune, du bourg et la dernière toile de la série offre une vision quasi fantastique de l'édifice.

À la mesure de la roue des saisons, revient le printemps et comme une évidence - a posteriori - 2006 m'entraîne avec toiles, tubes et pinceaux au creux de la forêt du Poinçonnet.

De nouveau, j'avance à vue. Je veux pour le moins m'essayer à un sujet, un modèle des plus difficiles ( il y a aussi la découverte du Derain post fauvisme ). Comme pris par surprise, je découvre ici que la forêt est un monde en germe. Germe du nôtre, bâti, architecturé. Germe de toutes les lignes, de toutes les perspectives que nous avons, au cours de l’histoire humaine, conceptualisées  en termes géométriques. Je chemine à rebours. De l'église de pierres taillées, j'en viens à l'église végétale. Les arbres proclament toutes les colonnes; toutes les allées, naturelles ou non, arborent les voûtes, les arcs et les arches. La forêt annonce ainsi un autre seuil. Seuil entre un extérieur et un intérieur temporels cette fois, non plus spatiaux ou disons exclusivement spatiaux. Un voyage dans le temps donc, dès lors que le temps n'est plus linéaire telle une flèche horizontale mais une succession de strates à travers lesquelles circule la mémoire collective, ainsi qu'elle est désignée par Carl Gustave Jung, depuis le passé et depuis l'avenir. La forêt germe primitif de notre monde bâti mais également germe futur d'un monde inédit.

L'été arrive, calme les ardeurs spirituelles, intellectuelles au profit de la superficialité heureuse du corps dénudé, réceptacle de nouvelles informations, chaleur, fraîcheur, fluidité…

Enfin l'automne. Je change d'atelier et l'on m'installe dans une pièce, qui pour différentes raisons se tansforme pour moi, en une caverne. Je décide, par défaut, de peindre cette pièce. Je ne sais pas où je vais, je m'intéresse à l'idée de représenter le volume du lieu, l'épaisseur de la lumière électrique. Cependant, au détriment des accessoires de l'atelier,  s'impose sur la toile l'embrasure de la porte donnant sur la cuisine voisine et par laquelle parvient une frêle clarté qui contraste avec l'éclaboussante lumière électrique. Bon sang, toujours la porte, le seuil. Et quelle porte ! Seuil entre un monde incarné dans lequel rayonne un éclairage au travers d'une obscurité close et un monde connu mais écarté duquel provient une lueur bleutée, couleur de l'âme, générée d'elle-même, sans labeur.

La porte est symbole, le symbole lui-même est une porte.

Car, de tout ce travail, il n’y a, au final, qu’un ensemble de toiles de plus ou moins belles factures, n’innovant rien quant à la représentation de la réalité par le médium peinture. L’essentiel tient dans la relation du monde à moi-même et réciproquement. Grâce à cette relation sensible, émerge du réel et de moi-même une vision symbolique qui me raccroche au tout dont je suis, comme chacun d’entre nous, arraché dès lors que je suis né. Le sens étymologique du mot symbole retrouve là toute son acception : il s’agit de rapprocher les morceaux d’un même objet partagé. Le symbole est ainsi révélé par le geste artistique, en tant que celui-ci est poursuite du réel. Le symbole raccroche, dans l’instant, l’être seul au grand Tout. Il est le sens même de mon travail artistique. Par soucis de vie, de rester en vie. Car ce geste de peinture est, pour moi et je le crois pour tout artiste, un geste apotropaïque. Ernst Jünger n'ecrivit-il pas : " La question cruciale est de savoir si l’on peut délivrer l’homme de la peur".

Jean-Marc
Le Bruman
Châteauroue, le 7 février 2007

 

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